La relation entre le Père et sa Fille

le premier regard d'un homme

Le père d’aujourd’hui est plus proche de sa fille. Mais les enjeux inconscients restent les mêmes : la vie amoureuse de la femme qu’elle deviendra dépend du regard qu’il lui aura porté.

L’image du père renvoie autant à l’amour qu’à l’autorité et de façon nouvelle. En d’autres siècles, c’était par amour que l’on châtiait. Aujourd’hui, le père s’est rapproché de son enfant, il s’identifie plus facilement à lui, il reconnaît en sa fille, comme en son garçon, une continuation de lui-même.

La fonction du père dans la construction psychique de ses enfants a-t-elle pour autant changé ?
Non, répond le psychanalyste Didier Lauru : « dans le fantasme, il demeure le principal support de l’autorité. La grosse voix, les interdits, c’est lui. » De leur côté, en dépit de leur apparente
émancipation, les filles continuent de grandir sous l’œil de leur père. Il n’est jamais loin lorsqu’elles deviennent femmes, et toujours en arrière-plan lorsque leur sexualité leur pose problème.

Regarder pour accompagner 

« Je suis frappé par l’insistance avec laquelle les femmes, sur le divan, évoquent le regard de leur père, au sens propre du terme, constate Didier Lauru. Comme si ce regard, tour à tour teinté d’amour ou de déception, d’admiration ou de réprobation, était une espèce debaromètre de leur relation. Comme s’il existait également un lien entre la qualité de ce regard et les difficultés qu’elles rencontraient dans leur vie amoureuse ou leur sexualité. » C’est le poids de ce regard que bien des pères ont du mal à évaluer, faute
d’en connaître les conséquences.

Sculpter la femme en devenir

Quelle que soit sa configuration familiale – marié, remarié, séparé ou veuf – le père se trouve devant sa fille comme un sculpteur devant un bloc de pierre. Il doit anticiper la femme en devenir et l’aider à advenir. Son regard, plus ou moins valorisant, est ce qui l’autorisera à accomplir sa féminité ou, au contraire, l’en
empêchera. Bien sûr, la mère possède aussi sa part de responsabilité dans ce processus. Mais le père sera l’homme idéal de l’imaginaire de sa fille, celui qui a posé le premier regard d’un homme sur elle, ce regard qu’elle cherchera dans ses amants futurs. Que son partenaire ressemble à papa ou qu’il soit exactement son contraire, c’est lui qui aura servi de référence. Voilà donc le père investi d’une lourde responsabilité. « Ce qui est compliqué pour le père, reconnaît Didier Lauru, c’est de trouver ce regard qui contienne
suffisamment d’amour pour permettre à sa fille d’avoir confiance dans sa capacité à séduire et de se construire comme sujet pensant, mais pas trop non plus pour ne pas l’empêcher de vivre sa vie et d’aimer
ailleurs. »

Autrement dit, il lui faut porter un regard « juste ». Mais qu’est-cequ’un « regard juste» ? «C’est un regard d’amour filial, à la fois porteur d’un discours sur sa féminité naissante et garant de l’interdit de l’inceste, continue le psychanalyste. Un regard qui dit, avec ou sans mots d’ailleurs : “Tu es jolie, tu es intelligente, un jour tu pourras plaire à qui tu veux, tu pourras être aimée d’un homme qui ne sera pas moi”. »

Trouver la bonne mesure 

Dans la vie quotidienne, ce regard à bonne distance n’est pas toujours aisé à tenir. Même un spécialiste comme le pédopsychiatre Marcel Rufo, père d’une fille, admet une pratique imparfaite : « Je me reprocherais volontiers de ne pas avoir été assez proche de la petite fille qu’elle était au primaire. Ensuite, je critiquerais le père excessivement fier d’elle que je suis devenu. Au point que, parfois, elle croit que je ne suis “que” fier d’elle... Au fond, je suis un père banal, sans plus d’arguments que n’importe quel père. J’ai parfois envie d’être psy avec ma fille, mais ça ne marche jamais. »

Il n’empêche, mieux vaut la tentative d’un regard juste avec ses maladresses que pas de regard du tout. Devenue grande, la petite fillequi n’a pas été portée dans l’œil de son père sera creusée d’un besoin d’amour insatisfait. « Plus tard, dans ses relations amoureuses, elle sera en demande permanente de quelque chose qu’elle ne pourra pas obtenir puisque ce qu’elle espère n’a pas existé », dit Didier Lauru.
Le père devra aussi accepter d’être bousculé de son piédestal par sa fille, s’il veut la voir franchir en douceur les étapes de son parcours sentimental. « Désidéaliser son père, c’est parvenir à voir son père réel derrière l’image, explique Didier Lauru. C’est aussi renoncer à être celle qui comble son désir. » C’est donc se donner la liberté d’aller voir ailleurs.